Façon puzzle
Sun 01 November 2026
— Oh wow, très chouette ce puzzle !
— Ah, oui, je l'aime beaucoup moi aussi. Ma partie préférée, c'est celle où on aperçoit les sommets enneigés dans le lointain, tu vois, là ?
— Ah ouais, les détails, super joli. Ça a dû te prendre beaucoup de temps, non ?
— Euh, oui et non, quoi. Oui, c'était un peu long, mais, en fait… ah ben c'est mon robot qui a fait ça.
— Hein ? quoi ? un robot pour faire un puzzle ? Je croyais que tu adorais faire des puzzles !
— Oh oui, oui, c'était sympa. Mais maintenant qu'on a des robots… ça va plus vite, au final. J'en achète plusieurs et ils sont finis dans la journée, alors ça me permet d'en avoir plus.
Disclaimer: je ne chercherai pas à te convaincre. Il y a des chances que, te trouvant d'un côté ou de l'autre du spectre pro/anti IA, je n'arrive pas, avec mes mots, mes arguments, mes ressentis, à te convaincre de quoi que ce soit. Dans un sens comme dans l'autre. Aujourd'hui, ce que je fais, c'est mettre à plat ce que je ressens. Ce mal-être qui me broie. Cette impression atroce d'être totalement dépossédé. J'aborderai ici un des aspects qui me rebute dans l'IAGen, telle qu'elle existe aujourd'hui, et telle que je la devine dans le futur. Il existe d'autres points pénibles. Je les détaillerai peut-être dans d'autres articles. Ou pas.
Je suis pas spécialement un fana des puzzles. Mais j'en ai fait, jadis. Il y en a au moins un qui est resté dans les "histoires" de la famille : le "Puzz' de quatre ans", parce que je pense que je l'ai fait, refait, et re-re-fait autour de mes 4 ans. Le nom est resté.
Aujourd'hui, je n'en fais plus trop.
Mais je n'ignore pas qu'en anglais, "puzzle", c'est une énigme, un mystère à résoudre. Et au fur et à mesure de ma carrière, je me suis aperçu que le parfum du mystère se pointait très fréquemment dans le métier de développeur.
J'ai même souvent parlé d'enquête policière quand il était question de trouver la cause d'un bug et de le résoudre. On a besoin d'indices pour identifier la source, le moment de l'incident, le mode opératoire ; et plus on a de preuves, plus on peut s'assurer qu'on tient un "coupable" (pas forcément une personne. Disons : la partie du programme qui a échappé à notre vigilance). Si on n'a pas d'information, s'il nous manque des éléments, ça rend l'enquête plus hasardeuse. Ensuite on cherche, on farfouille, on active une piste ou une autre. Parfois à l'instinct, au jugé, ou en appliquant une recette bien maîtrisée. On résout un bug comme on résout une enquête criminelle. La méthode doit être solide. Elle est étayée par les indices, les preuves, et une bonne dose d'expérience personnelle, acquise au fil des enquêtes. À la fin, on se doit de boucher la faille comme on boucle un dossier : avec quelque chose qui soit - autant que possible - inattaquable.
C'est aussi peut-être pour ça que je lis autant de polars. J'y retrouve peut-être ce petit cheminement. Les questions, les fausses pistes, les surprises, les retournements de situation… tous ces tours, détours et virages… et à la fin : une solution, une résolution, le mot "FIN" avec la satisfaction du devoir accompli.
En 2026, on préfère demander à l'IA de résoudre nos puzzles plutôt que de passer du temps à les faire nous-même.
Ça "gagne du temps". Oui, je sais. OUI, JE SAIS.
OUI. JE. SAIS.
Et oui, je sais, faire soi-même, ça prend du temps.
OUI, JE SAIS, JE TE DIS QUE JE SAIS !
C'est normal. C'est une loi de l'Univers. Pour mettre de l'ordre dans nos neurones, il faut du temps et de l'énergie. On naît, on grandit, on apprend à tenir sa tête droite, à marcher à quatre pattes, à marcher tout court, à courir, à coordonner ses mouvements, à écrire, à compter, à calculer. On apprend un métier, on se forme, on passe du temps. Oui. Rien ne déboule tout chaud tout cuit dans ton bec.
Attention ! je ne dis pas qu'il est absolument nécessaire de souffrir pour mériter son dû. Je dis que si on veut atteindre un niveau, quel qu'il soit, il y a forcément besoin d'y mettre du temps et de l'énergie. On peut en "emprunter", certes. Celui ou celle qui a inventé la brouette a eu une chouette idée pour s'économiser de l'énergie. Je lui emprunte cette belle invention pour m'éviter d'avoir à transporter ces bûches une à une. Personne ne mérite de transporter ces bûches une à une du lieu d'abbattage vers sa remise. Enfin bon, si tu veux, ouais, pourquoi pas. Cependant, ce n'est qu'un emprunt. Il m'apparaît évident qu'on aura forcément besoin de mobiliser son cerveau, ses muscles, de donner de sa personne pour accomplir une tâche.
Ce qu'il y a surtout, c'est qu'il est légèrement trompeur de penser que cette friction causée par l'expérimentation est un effet indésirable de cette expérimentation. C'est certes désagréable, mais ce n'est pas le sujet, ou ce n'est pas le seul sujet. Il y a tant de choses qui sont produites par ces heures passées à essayer/échouer/recommencer/réussir. On câble de nouvelles connexions dans son cerveau, on construit des souvenirs, on consolide des savoirs et des savoir-faire qui nous seront peut-être utiles un jour, dans une situation similaire ; on saura peut-être éviter un écueil. Sans compter le vrai produit : une solution. Qui se double du vrai byproduct : le plaisir d'avoir trouvé une solution.
Dans le métier de développeur, le côté "fun" n'est pas immédiatement perceptible. Là encore, il faut du temps et de l'expérience pour le ressentir. On passe par beaucoup de moments de frustration. On soupire, on gémit ; pourquoi notre métier est-il si compliqué ? Face à un problème, il existe tellement de fausses solutions, de pièges dans lesquels on tombe… Et pourtant — souvent avec des projets persos, là où la contrainte de la productivité ne pointe pas son groin, il peut y avoir une vraie joie de la réalisation, un plaisir d'avoir réussi à surmonter l'obstacle, d'avoir résolu l'énigme, si possible de manière élégante, si possible de manière optimale, si possible en jouant avec la technologie.
Ça date probablement de bien loin dans le temps, mais l'humain a une sacrée tendance à ne pas vouloir de ce "paquet". Nos contemporains se sont dotés d'une arme suprême pour changer ce paradigme. Elle efface (en apparence) toutes les étapes intermédiaires entre une idée et sa réalisation. On ne veut plus que la solution, vite, tout de suite, maintenant. Même si elle n'est pas totalement conforme, même si elle nous est incompréhensible, même si elle détruit tout au passage.
Allez, boum ! La fin justifie les moyens, game over, fermez les livres d'Histoire, y'a plus rien à y écrire.
On compare parfois l'arrivée de l'IAGen à la révolution industrielle. Il faut être honnête : on est encore beaucoup trop immergé dans ce tourbillon pour savoir ce qui en ressortira. Les historiens jugeront et pour eux aussi, il leur faudra attendre que le temps passe, que les événements se soient passés, qu'on les documente, qu'on fouille les archives qui sont secrètes pour l'instant. Une enquête, là encore, quel hasard, n'est-ce pas ?
J'en vois aussi aussi beaucoup trop qui pensent pouvoir prédire ce que la machine saura ou ne saura pas faire. Pourra-t-elle être intelligente ? Consciente ? Omnisciente ? À mon sens il n'y a qu'une réponse : "Je ne sais pas".
En revanche, je sais déjà ce que l'humain sait et ne sait pas faire. On pratique homo sapiens depuis suffisamment longtemps pour prédire, sur le long terme, dans quelle abîme de stupidité cet animal est capable de se fourvoyer. Nous l'avons déjà fait. Nous le referons.
Et j'en suis là. Du haut de mon petit promontoire. Impuissant face à la vague inextinguible. Je crie, mais la vague n'a pas d'oreille. Je fais des gestes désespérés, mais la vague n'a pas d'œil. Je cherche un abri, mais aucune montagne ne semble pouvoir être assez haute.
Et je vois une foule de robots en train de prendre la photo du siècle, pour que leurs maîtres puissent dire "j'y étais… enfin… presque".