Toki Pona

Mer 24 décembre 2014

Le terreau de toute langue est la culture.

On ne l'observe que trop : lorsqu'un envahisseur veut mettre une autre nation à sa botte, il éradique les piliers de sa culture : les arts, la langue, les spécificités culturelles, les traditions, le folklore. S'il ne les éradique pas, il fait tout pour les dénigrer, les tourner en ridicule.

Difficile de cultiver une langue sans le sol qui la nourrit, les histoires, les toponymes, les légendes et les croyances. Au nom de la sacro-sainte unité indivisible, on en a aboli les spécificités de chaque fragment. Pourtant, en mon for intérieur, je sais qu'il est totalement possible d'avoir à la fois une base commune sur laquelle pourrait s'épanouir la bio-diversité des sous-cultures, qu'elles soient indigènes ou importées.

Cependant, la tendance est toujours à tracer une ligne blanche entre nous et eux, et de se sentir toujours supérieur à ceux situés au-délà de la frontière.

Le terreau de toute culture est sa langue.

Souvenons-nous qu'au début du siècle dernier, il était interdit de parler patois ou breton, basque, occitan. Celui qui était "pris par la patrouille" était moqué. Parler avec un accent, à Paris, c'est s'exposer à, au mieux, un regard paternaliste sur le brave provincial qui grimpe à la capitale, au pire, à une moue dédaigneuse.

Entends-tu, ne serait-ce qu'un accent à la télévision ? Je veux dire : en-dehors des émissions sportives, qui sont le dernier bastion du parler "d'oc" dans le pays d'oïl... Je ne demande même pas qu'un pur habitant de massilia vienne chanter les cigales au 20h... Juste une pointe, une pincée de piment d'Espelette dans un dialogue de téléfilm ou dans un reportage de terrain, hein.

Les vieilles langues sont pleines de règles absconces, de cas particuliers et de phonétiques alambiquées. On nous vante leur supériorité sur les autres, en ignorant que les mots-racine que nous utilisons tous les jours sont empruntés aux langues dont nous défions. Le français ? plus beau que l'arabe ou l'allemand ? Plus... "pur" ? Plus "facile à apprendre" ? Vous avez déjà vu la tronche d'un imparfait du subjonctif ?

Mais ce sont ces langues qui nous bercent. Ces langues qui nous charment, que nous utilisons pour communiquer avec nos semblables, à la boulangerie ou au travail, à la portée d'un murmure dans l'intimité de notre salon ou à des milliers de kilomètres câbles de fibre optique, dans de la poésie ou sur une affiche publicitaire. Nous utilisons aussi cette langue pour blesser, vexer, insulter. C'est un outil. Qui peut aider l'autre comme le détruire.

Sommes-nous vraiment bornés à n'utiliser que notre langue maternelle ?

J'en vois quand même quelques-uns parmi nous qui maîtrisent l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le mandarin ou le wolof. Ah. Donc on peut voir un peu au-delà de ses oeillères.

Mais, tu me diras, ce sont encore des langues naturelles, anciennes, chargées de culture et d'Histoire. Oui, absolument.

Sauvons-les, préservons-les. Toutes, celles que nous parlons comme celles que nous ignorons. Les "grandes" langues comme celles qui se meurent, qui sont étouffées, qui sont mourantes. S'il ne reste même qu'un seul locuteur. Même c'est une langue morte.

Pourtant nous maîtrisons tous plus ou moins d'autres langues, des langues construites.

Sais-tu lire une partition de musique ? Connais-tu le code de la route ? Sais-tu peindre, dessiner ? Tu as déjà eu des cours de maths, même s'ils sont loin et qu'ils te semblaient ennuyeux...

Le solfège a un alphabet. Il communique l'intention de son créateur vers le musicien qui va devoir lire la partition et l'interpréter. C'est un langage.

Le code de la route est un catalogue de symboles qui informent le conducteur sur sa marche à suivre. Peut-il tourner à droite ? Doit-il céder le passage à sa droite ? C'est un langage.

Les mathématiques sont un langage. Ils expriment une forme de vérité en des signes que tous les mathématiciens peuvent comprendre. Lorsqu'à l'école nous traçions la courbe d'une sinusoïde, c'était la traduction visuelle et graphique d'une équation, une formulation écrite d'un prédicat.

Alors on parle bien d'un langage, dans ces exemples ci-dessus... Mais, sont-ce des langues ? Je crois que oui, bien que mes connaissances en linguistique ne me permettent pas de le démontrer.

Puis on a les langues construites. Et un dilemme. Les langues construites sont des formes de langage sans culture. Si certaines empruntent leurs mots à des langues existantes, elles sont tout de même crées ex-nihilo, sans le creuset de la culture.

Les langues construites ressemblent à des plantes cultivées en serre hydroponique, sans terre, déracinées, chimiquement améliorées, génétiquement modifiées.

L'esperanto est la langue construite qui compte le plus de locuteurs, par exemple. Une belle idée : un vocabulaire emprunté à la plupart des langues européennes, aucun verbe irrégulier, des règles grammaticales simples et sans surprise... On ne peut pas dire qu'on plie sous le nombre de locuteurs. On estime à environ un million le nombre d'espérantistes. On est loin de l'universalité recherchée.

Mais que penser de la Langue des Signes ? C'est sans aucun doute une langue construite, avec sa propre grammaire et une forme de syntaxe très précise. Et pourtant, elle véhicule sa culture, autorise les jeux sur les mots-signes. On peut "écrire" de la poésie en langue des signes, faire des spectacles, du théâtre...

Il existe même des "accents" (j'ai entendu un jour l'expression "Elle signe comme une Parisienne").

Alors si un langue construite peut véhiculer une certaine vision du monde... pourquoi ne pas en apprendre une nouvelle ?

Par jeu, il y a quelques semaines, je me suis retrouvé à naviguer entre les groupes linguistiques inuits, et, par rebond, j'ai atterri sur une langue construite, dont j'avais déjà entendu parler : Lojban.

S'il fallait utiliser une métaphore informatique, on pourrait dire que les prédicats Lojban sont des fonctions, lesquelles acceptent des paramètres, dont certains sont optionnels. Par exemple, le prédicat muvdu, qu'on peut "conjuguer" selon la formule suivante :

x1 (object) moves to destination/receiver x2 [away] from origin x3 over path/route x4.

x1 est le sujet du verbe, alors que x2 désigne la destination. x3 est l'origine, et x4 est peut représenter un "via".

En pseudo-langage informatique:

muvdu(object, destination_or_receiver, origin, via_path)

autant le dire... il est tout à fait possible que tous les arguments entre x2 et x4 soient optionnels.

On peut dire:

x1 se déplace vers x2
x1 se déplace depuis x3 via x4
x1 se déplace vers x2 via x4

Tout est affaire de contexte ; le prédicat peut être composé d'autant de paramètres que nécessaire si on veut exprimer son idée.

Lojban m'a intéressé. Quelques temps. J'ai été assez bluffé par la rapidité avec laquelle il était tout à fait possible de fabriquer une phrase grammaticalement et sémantiquement correcte à partir d'un dictionnaire, qui donne à la fois le vocabulaire et la manière de composer un phrase Lojban.

Et puis, @quentinpradet m'a généreusement soufflé d'aller chercher du côté de toki pona.

Je ne vais pas faire ici un cours de toki pona. Il existe de nombreux documents, des vidéos qui expliquent la mécanique de cette langue. Mais j'ai vraiment envie de m'étendre sur toki pona, parce qu'il a éveillé en moi une forme d'enthousiasme que je n'avais pas vécu depuis bien longtemps.

Les règles de grammaire sont limpides, claires, sans cas particulier. Bon, c'est également le cas des autres langues construites, rien d'original.

Cent-vingt mots (environ). Le langage initial en comportait 118. Avec les ans, il a été légèrement remanié. Au dernier calcul que j'ai effectué, cette langue possède 123 mots. Tout compris. Substantifs, verbes, prépositions, hop, emballé c'est pesé.

Et pourtant, malgré la légèreté de son dictionnaire, il est redoutablement expressif. Si "une personne" c'est le mot jan, alors un ami, c'est jan pona (personne / positif-bon-bien), un ennemi, c'est jan ike (personne / mal-mauvais-négatif). Un soldat ? jan utala (personne / guerre-combat-attaquer).

Les mots se composent en emboîtant les concepts, comme on jouerait avec des briques de Lego, encore plus simplement qu'avec l'anglais.

Un mot peut être tantôt un verbe, un nom, un adjectif. moku, c'est à la fois la nourriture, la boisson, manger, boire. Il exprime plus concept, il est polymorphe, multifonctionnel. C'est là que naît la grande flexibilité de toki pona. En fonction de la place du mot dans la phrase, on arrive à comprendre si on parle de nourriture ou si c'est le verbe manger.

Mais les concepts sont encore plus flous que cela. Le mot kili signifie "fruit". Il n'y a pas de distinction entre la pomme, la pêche, l'ananas, la cerise, le kiwi, la banane, citron. C'est le même mot : kili. Prenons la phrase :

mi wile e kili.
(je veux un fruit)

Quel fruit ? celui que je désigne, qui est compris dans le contexte de la phrase. Celui dont j'ai parlé précédemment. Ou n'importe lequel, de toute façon, peu importe. Le seul fruit que je n'aime pas, c'est la banane. Si tu me donnes une banane, je te dirai : "non, pas celui-ci, un autre".

Les mots toki pona sont invariables.

Le pluriel, le féminin / masculin / neutre ? inutiles. Les temps passés / présents / futurs ? pourquoi faire ? Les concepts existent bel et bien, mais s'ils ne sont pas indispensables à la compréhension de l'idée voulue, on les ignore.

ona li moku

peut tout aussi bien vouloir dire :

il mange
elle mangeait
ils mangeront
elles mangent
etc...

Le langage est compressé, simplifié, minifié. Et pourtant... fonctionnel. Même s'il est peu parlé, on peut le parler, exprimer des concepts, dialoguer, expliquer son avis, raconter une histoire, une situation.

Tout est zen. Dans le sens "simple" et "complet, efficace".

Il existe toute une littérature, des textes originaux... La plus grande oeuvre existante en toki pona est, à ma connaissance, une traduction du "Petit Prince".

Certains affirment qu'on peut apprendre toki pona en 48h. Je n'ai pas spécialement essayé. J'imagine qu'il faut pour cela être concentré à 100%, n'avoir ni vie sociale, ni famille, ni boulot dans la journée.

Mais à mon avis, il est possible pour à peu près tout le monde d'apprendre toki pona en "peu de temps", avec un effort raisonnable. En beaucoup moins de temps que pour une langue naturelle, avec ses dizaines de milliers de mots et ces règles de grammaire toutes plus inattendues les unes que les autres.

Et malgré ces immenses atouts sur d'autres langues (naturelles ou construites), toki pona n'est parlé que par une petite centaine de personnes dans le monde, estime-t-on.

Je te vois venir... tu te demandes à quoi ça sert d'apprendre une langue avec si peu de locuteurs. Tous les gens à qui j'ai parlé de toki pona - à l'exception de deux personnes qui travaillent dans l'informatique - m'ont demandé...

Mais à quoi ça sert ?

Certes, il y a peu de chances pour que je puisse entrer dans un café et passer ma commande en toki pona. Ou d'avoir une conversation téléphonique dans cette langue construite. Voire dans une autre langue construite. Les langues naturelles sont l'outil principal de la communication.

Mais si le nombre de locuteurs était le seul critère déterminant pour me dire : je dois apprendre une langue... Alors on arrêterait de se poser la question : l'ensemble des peuples de la terre n'apprendrait que le mandarin, parce qu'il est majoritaire (même si c'est une majorité relative). À quoi cela sert-il d'apprendre le français ? Une langue parlée par 2% du monde ? Et que faire des autres langues, les langues minoritaires (le basque, le breton, l'occitan, le corse ?).

J'ai dit plus haut qu'il fallait défendre toutes les langues, celles parlées par les minorités comme celles parlées par la majorité. Les langues construites aussi. Qu'il y ait un, deux ou cent locuteurs, une langue est le vecteur d'une culture, d'une vision du monde, d'une source de connaissance.

Il y a aussi, et ça, je l'ai découvert peu de temps après, qu'apprendre toki pona c'était fun. J'ai éprouvé un grand enthousiasme en faisant mes premiers pas, en fouillant le dictionnaire pour composer le mot "café", en brouillonnant :

mi wile moku e telo pimeja
(j'ai envie / besoin de boire un café)

En enchaînant les leçons, on arrive à construire des phrases de plus en plus élaborées. Et assez vite. Apprendre une nouvelle langue, si elle n'est pas trop compliquée, c'est amusant.

Un autre point, très important : c'est une nouvelle gymnastique pour mon cerveau. Comme je l'avais lu, le cerveau adore les nouveaux défis. Et plus on lui en fournit, plus il en redemande.

Un cerveau qui ne fait que résoudre des sudoku à longueur de temps, au bout de quelques années, n'éprouvera plus de difficulté à les résoudre. Une fois les stratégies mises en place, il ne fera qu'appliquer ces stratégies, encore et encore, mécaniquement, sans plaisir.

Mais... fais-le sortir une fois de temps en temps de sa zone de confort, et il pétillera de bonheur. À lui de travailler à élaborer de nouveaux chemins de réflexion, à construire une nouvelle logique, à explorer de nouvelles manières de stocker les informations et de les récupérer.

L'apprentissage d'une nouvelle langue, c'est l'occasion de dérouiller des parties du cerveau qui sont en pilotage automatique, celles qui consistent à transformer une idée en langage. Et ça fait beaucoup de bien aussi. Ça réveille. Ça change les points de vue, ça émoustille les synapses.

Mais il y a un autre effet induit : en apprenant une langue dont la logique diffère de sa langue maternelle, on en arrive à raisonner sur le langage tout court. Et sur notre pratique du langage.

Je suis développeur informatique, depuis 1997.

Les langages de programmation sont des langues. C'est pas moi qui le dit, c'est le formidable Nicolas Dubois qui l'a exprimé lors de son "Lightning Talk" pendant le premier SudWeb.

Ce que je fabrique dans mon boulot au quotidien, c'est du langage. Je transforme une idée en code, lequel a deux destinataires : la machine, afin qu'elle fasse ce que je lui demande, c'est à dire résoudre mon problème. Mais aussi celui qui va relire le code, un collègue, un auditeur, ou "mon-moi-même-de-dans-six-mois", pour qu'il comprenne mon intention dans le code.

La machine n'a que peu de culture. En revanche, ce que je peux véhiculer à destination d'un autre être humain dans mon code est prodigieusement plus complexe : dans toutes les langues de programmation, il y a une culture, des bonnes pratiques, des façons "idiomatiques" d'exprimer un algorithme. En Python, on parle souvent de la manière "Pythonique" de rédiger une méthode ou une fonction.

Dans un langage de programmation, il y a aussi une vision du monde : objet, procédural, fonctionnel, événementiel... Et la manière d'organiser du code en dit long sur mes intentions auprès d'un autre développeur. Ai-je découpé mes fonctions, mes modules ?... Ai-je produit des tests qui valident correctement mon intention ? Les noms de mes variables ou de mes structures de code, sont-ils correctement choisis ? Est-ce en anglais ? en franglais ? en français ?

Les langues de programmation sont des langues construites. Nous disposons d'un vocabulaire sommaire (les structures de données : types, les structures algorithmiques : boucles, conditions, déclarations de fonctions...). Et parfois nous avons un vocabulaire étendu (bibliothèque standard).

Mais à partir de ces items basiques et d'une grammaire simple et sans exception (comme dans le cas des langues construites), on a pour autant un outil complet capable d'une grande expressivité, de résoudre tous les problèmes auxquels nous pouvons être confrontés. On a toujours un jeu de briques de Lego, combinables, extensibles, répétables.

Si en toki pona un "mot" n'existe pas, nous pouvons le fabriquer.

Si dans notre langue de programmation, une fonction n'existe pas, nous pouvons l'implémenter.

Programmer, ce n'est ni plus ni moins qu'écrire dans une langue étrangère.

Toki Pona a été créé par Sonja Lang avec l'intention suivante :

Toki Pona is a human language I invented in 2001. It was my attempt to understand the meaning of life in 120 words.

Cette langue porte en elle une intention, un message, une vision du monde. Une vision minimaliste, simpliste, débarrassée des scories du détail, concentrée sur l'essentiel du langage : ne pas forcément vouloir utiliser le mot juste, mais simplement se faire comprendre par l'idée générale, comme on gesticulerait devant quelqu'un ne parlant pas du tout notre langue afin de se faire comprendre.

Cette vision peut paraître désuète ou naïve, mais, après tout, elle ne fait de mal à personne. Alors...

Pour toutes ces raisons - gymnastique de la pensée, observer le monde avec un regard décalé, amusement... Et sans pour autant essayer de te convaincre, je peux te suggérer d'essayer d'apprendre une autre langue que la tienne, ou celles que tu utilises tous les jours (comme l'anglais en ce qui me concerne).

Et pourquoi pas apprendre une langue construite.

Et pourquoi pas toki pona.

Si tel est le cas, tu peux essayer de venir à ma rencontre, et me dire "toki!". Avec un peu de chances, nous pourrons en parler.