Grindadráp
Dim 22 mars 2026
Titre: Grindadráp
Auteur: Caryl Férey
De Férey, j'avais lu, il y a très longtemps, La jambe gauche de Joe Strummer et le dyptique néo-zélandais Haka et Utu.
J'en conservais le souvenir d'un style qui claque, d'une étude minutieuse de l'environnement social, culturel, politique, sociétal dans lequel il immerge ses romans. De sa manière impitoyable de faire progresser l'histoire et de narrer les événements qui frappent ses personnages. Caryl Férey n'a aucune pitié pour ses personnages. Quand l'heure est venue, quand le destin frappe à la porte, il faut que le couperet tombe. Ou la délivrance.
Grindadráp se passe essentiellement dans les Îles Féroé. C'est donc logique que ce roman soit tombé dans mon panier quand j'ai visité la médiathèque municipale. Les Féroé sont dans une sorte de brouillard ; au large (très au large) de l'Écosse, sous couronne danoise, mais disposant d'une certaine forme d'indépendance, avec leurs lois et leurs coutumes. Les Féroéens restent des îliens, très attachés à leur spécificité culturelle, leur autochtonitude, si tu me permets ce terme.
Le roman a un narrateur : Gabriel, plongeur apnéiste et amoureux des cétacés. Et c'est cet amour des mammifères marins qui le guidera vers une mission pour l'ONG Sea Sepherd, en Atlantique Nord. En compagnie d'un équipage cosmopolite et déterminé, ils iront "chatouiller" un baleinier qui pêche dans l'illégalité. Cependant il n'y a pas que les Humains qui posent problème. Au loin, l'Océan gronde, fait mijoter sa colère, fait bouillonner une tempête qui va bientôt s'abattre sur le bateau des militants écologistes.
Qu'on se le dise : rien que pour la scène cataclysmique de l'ouragan qui manque de peu de faire sombrer le navire des activistes, ce roman vaut la peine d'être lu. Férey y décrit une nature impitoyable, brutale, inlassable, déchaînée et il faut à la fois un courage incroyable et une chance insolente que le bateau ne parte par le fond. Mais cette chance aura un prix, qu'il faudra trouver, si tu as le cran d'aller affronter cette tempête dantesque en même temps que les protagonistes de l'histoire. J'ai lu cette séquence quasiment d'une traite, retenant mon souffle à chaque paragraphe, serrant les dents, happé par le maelström.
Et quand tu crois que tout est perdu, l'action rebondit. Et quand tu crois que tout est sauvé, l'espoir entrevu s'amenuise devant les nouvelles difficultés qui se présentent…
Par miracle, les activistes (ou ce qu'il en reste) arrivent sur les Îles Féroé, où ils ne sont pas les bienvenus. Parmi les coutumes de l'archipel, il en est une, tenace : le Grindadráp, qui consiste à piéger et tuer par centaines des globicéphales, des dauphins de toutes sortes.
Là je dois t'avertir : si les catastrophes naturelles sont décrites de manière violente, le massacre de centaines d'animaux peut déranger, choquer, retourner. Parce qu'encore une fois, Caryl Férey n'y va pas par quatre chemins. Sa description est sèche, abrupte. Les animaux marins n'ont aucune chance, le piège qui leur est tendu est infranchissable. Et les chasseurs n'ont aucun état d'âme. Quoi qu'ils en pensent, quoi qu'ils ressentent, ils tuent, encore, encore, encore, jusqu'au dernier spécimen ; parce que "c'est comme ça", parce que "il le faut bien". C'est pour ça que ce massacre frappe plus encore que la scène de la tempête : parce que c'est insoutenable de voir à quel point des humains peuvent s'aveugler pour l'appât du gain, de faire comme si les menaces sur la biodiversité n'étaient pas leur problème, de se mentir effrontément.
Donc, quand même : CONTENT WARNING — massacre d'animaux marins.
Mais au milieu de ce massacre d'animaux marin, un cadavre humain apparaît et de taille : ce n'est ni plus ni moins que le chef du Grind qui a été visiblement tué par quelqu'un ou quelque chose.
S'ensuit une enquête policière dont je ne révèlerai pas l'issue, bien sûr, qui mêle un policier Danois qui fuit un cauchemar professionnel, une journaliste délurée, nos activistes de Sea Shepherd, et une constellation d'hommes et de femmes des Îles Féroé, tiraillé·es entre ce que chacun·e devrait faire, pourrait faire ou voudrait faire.
Comme à l'accoutumée avec Caryl Férey, on a droit ici à un polar de la meilleure trempe : solidement ancré dans le vivant et cette société en pleine dissonance cognitive entre le monde moderne et la tradition ancestrale, comprimée par les impératifs capitalistes et menacée par les assauts de plus en plus violents de la nature. L'enquête avance sans se hâter ; on prend son temps pour instiller et digérer les divers indices qui émergent au fur et à mesure de la lecture. Ici, point de roman d'action. Ce n'est pas non plus un roman policier de salon. Avec le passage de la tempête, on ne peut pas décrocher son téléphone pour prendre des renseignements. Alors il faut se déplacer. Le mouvement est le moteur de l'enquête.
C'est un roman très dur, mais qui, à mon avis, en vaut la lecture.
Un mot également sur une scène qui restera longtemps dans mes souvenirs, celle de la plongée en apnée.
Il y a quelque chose de pratiquement mystique dans cette expérience-là. La connexion entre Gabriel, le plongeur, et les mammifères marins qui le côtoient ressemble à ce qui pourrait être de la télépathie – c'est à la fois une communion d'esprit et une incompréhension quasi-totale. Trop différents, le monde de la terre et le monde de la mer ne peuvent pas se comprendre complètement. Le nageur s'approche, se faufile, attrape des bouts de partage, des moments fugaces, mais il y aura toujours un moment où la nature le rappelle à l'ordre. Non, toi, Humain, tu n'es pas fait pour vivre ailleurs que sur ton domaine terrestre. C'est bien d'essayer de nous approcher, de nous aider, mais reste de ton côté.
Les orques le laisseront aller. Les orques ne tuent jamais l'homme. Elles pourraient, mais elles ne le font pas.
Et il y a peu de chances pour qu'on sache un jour pourquoi.